Les monnaies de l’internet invisible

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William O’Rorke, le mercredi 1 mars 2017

“Le vice, toujours sombre, aime l’obscurité.” Boileau, Épître VIII

Les origines du Darknet et des crypto-monnaies sont mystérieuses. Œuvre des crypto-anarchistes, ils représentent l’aboutissement d’un système d’échanges dématérialisés et anonymes. Le projet s’est réalisé avec l’apparition d’un continent numérique invisible et de monnaies virtuelles anonymes.

 

1/ Le Darknet, les catacombes du net

En surface, Internet est policé, commercial et régulé : l’internaute voit ses données personnelles captées, analysées et son identité vérifiée.

A l’inverse, le Darknet représente la part d’internet accessible uniquement via des protocoles chiffrés et anonymes comme Tor ou Invisible Internet Project (I2P). Il diffère du Deep web qui rassemble des sites non-référencés par les moteurs de recherche : les sites cachés, les intranets, les sites non publiés, etc…

The Onion Router (TOR)
Il s’agit d’un protocole de navigation internet qui garantit l’anonymat de ses utilisateurs. Via celui-ci, les données passent d’utilisateurs en utilisateurs (routage) avant d’atteindre sa destination. A chaque transfert, la donnée est chiffrée par couches successives – comme un oignon – pour en garantir la confidentialité. Ainsi, aucun intermédiaire ne connait ni le contenu, ni l’expéditeur ou le destinataire.

Si Tor peut être utilisé pour surfer en surface, il est indispensable pour accéder aux sites du Darknet ayant « .onion » pour extension. Dans tous les cas, l’adresse IP visible sera celle du nœud de sortie, c’est à dire du dernier intermédiaire Tor.

L’anonymat a un coût : la structure en pair à pair du réseau associée au chiffrement systématique des données rend le surf très lent.

Le Darknet est peuplé d’un ensemble de personnes ayant intérêt à vivre caché : djihadistes, pédophiles, dealers, militants politiques, journalistes, crypto-anarchistes ou curieux.

Évidemment, le Darknet héberge des places de marchés profitant de l’anonymat pour proposer des produits illicites. Il est possible de trouver des drogues ainsi que des armes, des objets sexuels, des médicaments, des faux papiers ou du matériel de hacking. Comparables à Ebay, ces places de marché soignent leurs clients en leur permettant de noter les vendeurs et de commenter les annonces.

 

2/ Le cash électronique

En 2009, le mystérieux Satoshi Nakamoto présente le Bitcoin “A peer to peer electronic cash system” (Bitcoin : le cash électronique de pair à pair). Ce réseau permet d’effectuer des paiements en liquide avec facilité, discrétion et confiance et ce, de manière totalement dématérialisée.

Bitcoin fut la monnaie du Darknet avant de conquérir la surface, comme le dollar fut la monnaie des cowboys avant de gagner Wall Street. Dépourvues de tiers de confiance, les crypto-monnaies s’affranchissent des règles de police et de lutte contre le blanchiment d’argent (TRACFIN).

Sur le Darknet, les trois principales crypto-monnaies sont :

a/ Bitcoin (BTC) : Avec une capitalisation de 17 milliards de $, c’est la monnaie virtuelle la plus stable. N’importe qui peut créer une adresse Bitcoin. En revanche, l’ensemble des transactions étant visible sur la blockchain, il est possible d’auditer l’ensemble des paiements d’une adresse depuis sa création. En cela, le Bitcoin n’est pas anonyme mais pseudonyme.

Pour contrer cette transparence, plusieurs techniques d’anonymisation ont été développées :

  • L’utilisation d’un wallet via TOR : Ce procédé permet de masquer l’adresse IP de l’utilisateur lors de la connexion à un nœud bitcoins.
  • La génération d’adresses Bitcoin temporaires permet d’octroyer à chaque transaction une adresse “jetable” par laquelle les fonds transitent avant de rejoindre l’adresse principale, ce qui permet de garantir l’anonymat de l’utilisateur.
  • Le mixing : il consiste à mélanger plusieurs transactions pour en cacher le montant et les parties. En revanche, le passage par un intermédiaire – le mélangeur – nécessite de lui faire confiance. Le portefeuille Darkwallet, par exemple, utilise cette technique.  

b/ Monero (XMR) : Il s’agit d’une crypto-monnaie quasi-anonyme qui ne révèle qu’une estimation du montant de la transaction. Créée en avril 2014 dans le but d’assurer une meilleure protection de la vie privée que le Bitcoin, sa capitalisation s’élève à 175 millions de $.

Elle intègre par défaut la génération d’adresses furtives – une adresse jetable par transaction – et la signature de cercles ponctuels. Ce procédé consiste à former un groupe d’expéditeurs de transactions dans lequel l’un des membres, choisi au hasard, signe pour l’ensemble du groupe.

En effet, dans une crypto-monnaie, chaque transaction doit être signée à l’aide d’une clef (l’adresse Bitcoin par exemple) pour être valide. A l’issue de la signature, les transactions du cercle sont transmises aux différents destinataires sans possibilité d’en identifier  formellement l’expéditeur.

c/ Zcash (ZEC) : Il s’agit de la crypto-monnaie la plus anonyme car elle dissimule totalement les parties ainsi que le montant de la transaction. Créée en octobre 2016, Zcash fait énormément parler d’elle en raison de la technologie “zero knowledge proof” et de son concepteur Zooko Wilcox. La “zero knowledge proof”, ou preuve à divulgation nulle de connaissance, permet de prouver la connaissance d’une chose sans révéler cette chose mais uniquement la preuve.

Dans la blockchain Zcash, la validité des transactions est garantie sans révéler les informations entièrement chiffrées qu’elles renferment. Le réseau ne divulgue aucune information sur les transactions qu’il héberge.

 

3/ Quelles conséquences juridiques ?

Juridiquement, le Darknet interroge les matières fiscales, douanières et criminelles. L’absence de traçabilité financière rend forcément les enquêtes plus complexes. Néanmoins, l’anonymat sur le Darknet doit être relativisé : les points de contact entre ce dernier et le monde réel restent sous le contrôle des autorités. La drogue, par exemple, est expédiée entre adresses postales qui peuvent être contrôlées par les Douanes.

Financièrement, les plateformes d’échanges de crypto-monnaies en monnaies nationales appliquent désormais les législations de la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. A ce titre, elles identifient leurs clients, collaborent avec TRACFIN et les autorités publiques.

Enfin, les responsables d’un site du Darknet restent atteignables par les forces de l’ordre comme l’arrestation, le 1er octobre 2013, du fondateur du darkmarket « Silk Road » l’illustre. Par ailleurs, le net reste un terrain d’enquête humain. La traque de l’auteur du malware MIRAI responsable des attaques d’objets connectés de l’année 2016 par Brian Krebs – un chercheur en sécurité informatique – a abouti grâce “au flair” et sans aucun moyen policier.

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